Le Clou de Ch’hah

Ma mère avait le don rare de conter les histoires, et jamais je ne me lassais de les écouter, ni de les entendre encore et encore, tant elles semblaient se renouveler à chaque récit. Qu’elles fussent tirées des saintes écritures ou issues du folklore marocain, elles portaient en elles un souffle de vérité et une sagesse immémoriale. Ma mère ne se contentait pas de rapporter ces récits : elle les vivait, les incarnait, comme si elle en avait été le témoin direct. Dès lors, il ne pouvait y avoir aucun doute : ces histoires n’étaient pas de simples contes, mais des fragments de réalité, des faits bel et bien vécus.

Parmi les figures récurrentes de ses narrations, il en est une qui revenait souvent : Ch’hah, ce personnage singulier, mi-bête, mi-sage, dont les frasques absurdes révélaient souvent la sottise des autres bien plus que la sienne.

Un jour, Ch’hah mit en vente sa maison. Le prix en était modique et l’affaire parut bonne à un acheteur qui s’empressa de la conclure. Cependant, lors de la négociation finale, Ch’hah posa une condition singulière : il souhaitait conserver la propriété d’un clou fiché en plein milieu du salon. “Je te vends la maison, mais ce clou reste à moi. Il m’est précieux, car il fut celui de mon père, et avant lui de son propre père. Il est le dernier vestige de ma lignée, et je ne saurais m’en séparer.”

L’acheteur, trouvant la requête insignifiante au regard de l’ensemble, accepta sans barguigner. L’acte fut dressé, enregistré, scellé.

Mais à peine installé, le nouveau propriétaire vit débarquer Ch’hah, en plein milieu de la sieste. “J’ai été pris d’une soudaine nostalgie, dit-il, et le besoin urgent de revoir mon clou m’a saisi. Permets-moi de l’admirer un instant.”

Gêné mais n’ayant aucun motif de refus, le propriétaire le laissa entrer. Trois jours plus tard, Ch’hah revint, cette fois tenant un poulet déplumé sous le bras. “C’est une vieille coutume familiale, expliqua-t-il. J’aimerais suspendre ce poulet à mon clou.”

Là encore, l’acheteur, par courtoisie ou par lassitude, acquiesça. Mais avec le temps, le volatile se mit à pourrir et à répandre une odeur pestilentielle dans toute la maison. Une semaine plus tard, en pleine nuit, Ch’hah revint récupérer son poulet, s’excusant de l’inconfort mais prétextant une obligation sacrée.

Les visites nocturnes et les revendications farfelues s’intensifièrent, jusqu’à ce que le propriétaire, harassé et désespéré, n’ait d’autre choix que de lui revendre la maison pour une bouchée de pain.

Ainsi va la leçon du clou de Ch’hah : il faut se méfier de ceux qui vous plantent un clou dans le cœur et reviennent sans cesse y suspendre leurs caprices, leurs regrets ou leurs rancœurs, jusqu’à ce qu’ils empoisonnent votre existence. Il faut savoir arracher ces clous et les rendre à leur propriétaire avant qu’ils ne gâchent ce que l’on a chèrement acquis.

Et dans les affaires comme dans la vie, ne laissez jamais un partenaire, sous prétexte d’une concession anodine, garder un levier sur vos décisions et figer votre destin. Car souvent, ce que l’on croit insignifiant finit par peser plus lourd que tout le reste.

Un autre dicton de ma mère : “Un poisson pourri, pourri tout le pâté”Ses Histoires